Justice, parole publique et exigence d’état.

Justice, parole publique et exigence d’état.

Lorsqu’un État prend la parole sur sa justice, il ne se contente jamais de commenter une affaire; il se met lui-même en scène. Chaque mot est un acte, chaque précision un engagement, chaque intention porte en elle le risque du débordement. La transparence, érigée en vertu cardinale des démocraties contemporaines, se révèle alors pour ce qu’elle est réellement : une ligne de crête instable, où le déficit alimente la suspicion, mais où l’excès dévoile ce qui aurait dû rester du domaine silencieux de la procédure.

Le point de presse de la ministre de la Justice sur la situation de Farba Ngom s’inscrit dans cette zone d’ambivalence. L’effort d’explication, légitime dans son principe, y a progressivement laissé apparaître les tensions internes de l’appareil institutionnel, tandis que la volonté de rassurer a suscité davantage de questions qu’elle n’a produit de sécurité. Une telle séquence n’appelle ni l’indignation facile ni la défense réflexe. Elle invite à une interrogation plus exigeante, presque disciplinaire : non sur l’affaire en tant que telle, mais sur la manière dont l’État donne à voir sa justice – et, ce faisant, met à l’épreuve la solidité de ses propres fondations.

Il convient toutefois de rappeler le cadre initial de cette affaire. Farba Ngom a été interpellé et placé en détention dans le cadre de procédures portant sur des faits lourds, relevant de la délinquance économique et financière, impliquant des soupçons de blanchiment, d’abus de biens sociaux et de circuits financiers illicites. C’est à ce titre que l’opinion publique, à l’annonce de ce point de presse, pouvait légitimement s’attendre à des clarifications d’ordre judiciaire : l’état d’avancement des procédures, les qualifications retenues, les garanties procédurales, et, plus largement, les éléments permettant de comprendre la logique d’ensemble de l’action de la justice. Or, ce qui a été principalement servi relevait moins de ce cœur judiciaire que d’incidents de détention et de manquements disciplinaires, déplaçant ainsi l’attention du fond des poursuites vers des éléments périphériques, sans toujours répondre aux attentes initiales de lisibilité et de cohérence.

Dans toute architecture étatique solide, et plus largement dans toute démocratie constitutionnelle, la justice n’est pas un espace de communication mais un ordre de procédures. Elle repose sur un équilibre exigeant : être ferme sans être spectaculaire, transparente sans être démonstrative, autoritaire sans être autoritariste. Elle tire son autorité non de la visibilité, mais de la prévisibilité ; non de l’émotion, mais de la règle. Lorsqu’elle entre dans l’arène médiatique, ce n’est jamais sans coût. Ce coût n’est pas politique au sens immédiat, il est institutionnel, souvent différé, mais toujours réel.

Les faits évoqués lors du point de presse – possession de téléphones en détention, communications non autorisées, poursuite d’activités depuis un lieu d’enfermement – sont sérieux et appellent une réponse ferme de l’État. Pris isolément, ils relèvent d’un problème disciplinaire et administratif grave, justifiant des sanctions internes et (le cas échéant), des poursuites ciblées. Ils interrogent directement la discipline carcérale, la chaîne de responsabilité administrative et l’effectivité des mécanismes de contrôle au sein de l’un des espaces les plus régaliens de l’État : la prison. À ce titre, ils relèvent pleinement de l’autorité publique et exigent une action rigoureuse.

Toutefois, leur exposition publique détaillée a déplacé le centre du débat. Ce qui aurait pu être traité prioritairement comme un dysfonctionnement structurel, engageant la responsabilité institutionnelle, a été perçu comme la démonstration d’une transgression individuelle exceptionnelle. Or, dans un État de droit, la responsabilité institutionnelle précède toujours la stigmatisation individuelle. Quand un détenu viole durablement les règles, la première question n’est pas tant « que faisait-il ? » que « comment cela a-t-il été possible ? ». Un État sûr de ses normes commence toujours par interroger ses propres dispositifs avant de personnaliser les défaillances, non par indulgence, mais par souci de cohérence et de crédibilité.

Plus sensible encore est le glissement perceptible entre la gestion disciplinaire d’un détenu et l’anticipation d’un jugement. À force de précisions, d’allusions et de mises en récit, la parole publique a pu donner l’impression que la justice cherchait moins à laisser la procédure suivre son cours qu’à produire une démonstration. C’est ici que se situe une ligne de crête essentielle. La justice n’est pas un récit, elle est une procédure. Elle n’a pas vocation à convaincre, mais à décider. Lorsqu’elle emprunte les codes de la communication politique – dramatisation, dévoilement progressif, éléments à forte charge émotionnelle – elle fragilise ce qui fonde son autorité : la distance, l’impartialité et le temps long de l’instruction. Même lorsqu’un dossier est juridiquement solide, une parole publique excessive peut nourrir le soupçon d’instrumentalisation et altérer la perception d’impartialité.

Dans les États institutionnellement mûrs, la séparation des registres n’est ni un formalisme ni une précaution superflue ; elle constitue une véritable discipline de gouvernement. Le pouvoir politique fixe le cadre et garantit le fonctionnement des institutions ; l’administration applique, contrôle et corrige ses propres failles ; le juge tranche, selon ses règles et son calendrier. Lorsque ces rôles tendent à se confondre dans un même moment médiatique, la lisibilité de l’État peut s’en trouver affectée, même lorsque l’intention est vertueuse.

Cette séquence révèle ainsi un enjeu plus profond, qui dépasse largement le cas individuel évoqué. Elle interroge le rapport qu’un pouvoir en situation de transition entretient avec la justice. La rupture avec certaines pratiques du passé ne se manifeste ni par une parole plus démonstrative, ni par une exposition accrue des dossiers judiciaires. Elle se manifeste par une pratique plus rigoureuse de l’État de droit : laisser les juges juger, permettre aux administrations d’assumer leurs responsabilités, et maintenir la parole politique à sa juste place. Gouverner autrement, ce n’est pas exposer davantage ; c’est maîtriser davantage.

Un État fort n’est pas celui qui explique sans cesse pourquoi il agit, mais celui dont les actes, par leur cohérence et leur constance, rendent l’explication superflue. La justice, en particulier, ne gagne rien à être mise en scène. Sa légitimité ne se construit ni dans les studios ni dans les conférences de presse, mais dans la constance des procédures, la clarté des responsabilités et la sobriété de la parole.

À trop vouloir montrer que la loi est à l’œuvre, on court parfois le risque d’en révéler les fissures. Or, dans un contexte où la confiance institutionnelle demeure un capital rare, chaque mot compte. La véritable autorité de la justice ne se proclame pas : elle s’impose par la rigueur des procédures, la retenue de la parole et le respect scrupuleux de sa place dans l’ordre de l’État. L’histoire le rappelle avec constance : la justice symbolique passe ; la justice institutionnelle, elle, reste ou s’effondre.

Dr Akila BODIAN
Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Institut Fondamental d’Afrique Noire Cheikh Anta DIOP
Walfadjri 7TV RFI RFM

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